Scratch my Back, « gratte mon dos » : tel s’intitule l’album de reprises de Peter Gabriel, qui s’attaque, à la lueur d’un arrangement orchestral, aux tubes de Lou Reed, Bon Iver, Paul Simon, Regina Spektor, Arcade Fire, Radiohead ou David Bowie….Entretien.
Pourquoi as-tu décidé de créer un album de reprises ?
L’idée de départ, c’était de faire un échange de chansons. Ce qui a rendu ce projet particulièrement passionnant ! Le deal était : si tu chantes l’une de mes chansons, je chante l’une des tiennes.* Une règle de départ qui permettait d’instaurer un véritable dialogue. Avec les artistes, nous avons discuté de quelle piste choisir, comment la réarranger… Plus qu’une simple reprise, il s’agissait donc d’une interaction permanente. Par ailleurs, je souhaitais explorer ces chansons du point de vue du chanteur, non de celui du compositeur, sans ce stress de défendre des titres jamais entendus. J’ai donc choisi des tubes hyper connus parce qu’ils hantent nos esprits. Tu peux les jouer de différentes manières, les gens seront toujours capables de rassembler les morceaux. Seul David Bowie n’a pas voulu reprendre l’une de mes chansons, mais je voulais chanter "Heroes", et par chance, il a aimé mes arrangements ! En ce sens, nous avons fait une entorse à la règle. Pour le reste, un rapport intéressant s’est noué avec Lou Reed, Magnetic Fields, Paul Simon…
Pourquoi as-tu appelé cet album Scratch my back ?
J’interprète l’une de leurs chansons, ils interprètent l’une des miennes. Comme si l’on se grattait le dos mutuellement !
Comment s’est effectué le choix des artistes ?
Le choix découlait du feeling que j’avais par rapport à des chansons en particulier. Et puis, je voulais faire un disque personnel, avec des titres qui fonctionnent ensemble. Il fallait aussi que les artistes acceptent la règle du jeu. Tout cela a participé à une décision qui n’a pas été facile, vue l’étendue des possibilités. Je pense d’ailleurs sortir un autre disque, lorsque j’aurai terminé mon propre album. J’arrangerai sûrement ce second volet différemment.
Pourquoi as-tu choisi cet arrangement orchestral ?
Si tu dis à un artiste qu’il a toute liberté pour faire ce qu’il veut, il peut parfois se planter. Mais si tu lui imposes des limites, des contraintes, il devient plus créatif. Nous avons tous besoin de ces frontières, de ce cadre. J’aime fixer, élaborer des règles.
*L’album de reprises des chansons de Peter Gabriel par Paul Simon, Bon Iver, Talking Heads, Lou Reed, Arcade Fire, Magnetic Fields, Randy Newman, Regina Spektor, Neil Young, Radiohead…sortira l’an prochain.
Vous avez fondé le Womad* en 1982, créé le mythique label Real World en 1989, il y a 20 ans…Comment la World Music, à laquelle votre nom reste étroitement associé, a-t-elle évolué ?
Je pense qu’il est désormais plus facile pour les artistes d’être considérés avec respect et sérieux, peu importe d’où ils viennent et en quelle langue ils chantent. La « mondialisation », bien trop souvent décriée, a apporté une part positive, loin d’être négligeable, dans le développement de ces cultures et même créé des opportunités économiques. Les musiques ne sont plus obligées de se cantonner à leurs petits bouts de territoires, leurs pays d’origine : elles peuvent résonner au plus large, avec l’aisance que rend possible cette évolution. Des artistes de différents horizons peuvent ainsi passer à la télé, connaître une carrière internationale… Pour autant, il reste encore un long chemin à parcourir vers l’égalité. Les grands médias restent un peu trop sur leurs acquis, ne prennent pas de risques, et cette uniformisation nous conditionne tous.
En tant que producteur de disques, comment percevez-vous les changements notoires dans l’industrie musicale ?
Avec Internet, il existe une énorme opportunité ! Les modèles économiques ont subi un bouleversement durable, mais maintenant vous pouvez survivre en tant qu’artiste avec une centaine de personnes qui aiment votre musique, alors qu’auparavant il en fallait 100000. Indubitablement, la vieille industrie musicale est dépassée, morte, mais de cette rupture, émerge un tas de phénomènes intéressants. C’est une période passionnante : s’il y a moins d’argent, il y a aussi, en retour, plus de créativité et d’innovations. Je pense donc que nous amorçons une longue et riche expérience, même si c’est un peu douloureux pour plusieurs personnes actuellement.
Vous êtes célèbre pour vos engagements, notamment en matière humanitaire. Quels sont les problèmes qui vous révoltent particulièrement aujourd’hui ?
Je pourrais citer le problème spécifique du Moyen-Orient, le terrorisme…Mais ce serait idiot de choisir au hasard deux sujets de révolte. Il y’en a tant. Je pense ainsi qu’il serait urgent d’agir en faveur du Droit des Femmes de par le monde, ou pour l’accès de tous à la technologie. Nos connaissances en la matière pourraient impulser des changements très positifs. La technologie peut devenir une arme fantastique pour lutter contre les inégalités. Et puis, trop de pays ne traitent pas leurs citoyens dignement. Nous devons stopper cela, démocratiser le monde, être capable de juger les pouvoirs corrompus en toute transparence. Je sais que tout cela semble utopiste, mais je pense sincèrement que cela est possible à présent.